Le patrimoine culturel immatériel marocain se résume-t-il au caftan, au zellige et au couscous ?

Salma Bensaïd.

Salma Bensaïd.

A l’heure où plusieurs acteurs mettent en avant une petite facette de notre patrimoine culturel immatériel, des spécialistes montent au créneau défendant d’autres bijoux culturels et patrimoniaux faisant partie intégrante du patrimoine national.

“Le patrimoine immatériel marocain ne se limite pas uniquement au zellige, au caftan et au couscous’’. Cette affirmation est soutenue par de nombreuses personnes engagées dans le développement et la promotion du patrimoine. En réaction aux contenus contenus publiés sur les réseaux sociaux mettant en avant cette facette incomplète de notre patrimoine, Salma Bensaïd, spécialisée dans les industries culturelles et créatrices, et par ailleurs fondatrice de la plateforme Dialna Maroc, s’est engagée dans une mise au point pacifique et constructive. ‘‘Bien que représentatifs, ces symboles ne sont qu’une infime partie de l’immense richesse patrimoniale du Maroc’’, nous expose-t-elle. D’après elle, cette vision restreinte est largement influencée par la médiatisation et la commercialisation de certains aspects du patrimoine qui relèguent au second plan des savoir-faire, des symboles et des modes de vie profondément ancrés dans l’histoire.

Tradition orale
Dans un contexte où le caftan est devenu ‘‘un emblème’’ de la mode marocaine, le zellige est ‘‘un marqueur’’ architectural apprécié à l’international avec, en point d’orgue, l’inscription du couscous dans la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO, le Maroc a beaucoup à gagner de la promotion de sa mosaïque culturelle. ‘‘Surtout que chaque région du Royaume possède ses spécificités qui méritent une attention accrue’’, soutient-elle. Quelles sont alors ces facettes régionales ? Les traditions orales, les chants et les poésies transmises de génération en génération constituent une richesse inestimable, rappellent des historiens. ‘‘A titre d’exemple, dans le Moyen Atlas, la tradition des Imdyazen (troubadours amazighs) continue de perpétuer une mémoire collective, comme le Malhoun à Fès et à Meknès qui témoigne d’une poésie urbaine raffinée’’, rappelle, dans ce sens, Mme Bensaïd. ‘‘Nombre de nos facettes culturelles sont orales et non formellement documentées. Et c’est cela qui les rend vulnérables à l’oubli’’, se désole-t-elle. Si cette ardente défenseuse du patrimoine national a spontanément choisi la poésie traditionnelle amazighe, elle a cependant rectifié le tir en évoquant son premier amour, à savoir l’artisanat. Petit bémol : pour elle, l’artisanat marocain est souvent résumé au caftan et à la poterie de Safi. Or, chaque région possède des savoir-faire distincts, à l’instar de ‘‘la vannerie, la tapisserie de la vallée d’Aït Bouguemez, la teinture naturelle du textile à Chefchaouen, les ornements du caftan (sfifa et laakad) de Sefrou, la dinanderie, les broderies séculaires régionales et le brocard de Fès, ou encore la bijouterie en argent du Tafilalet’’, énumère-t-elle. Mme Bensaid souligne toutefois que, contrairement aux trois éléments patrimoniaux fréquemment mis en avant, les parties prenantes ne prêtent pas la même attention à ces métiers transmis par des Maalems, faisant référence aux objets qui bénéficient d’une forte médiatisation à l’échelle nationale et internationale. Elle, qui fédère plusieurs maîtres artisans autour d’un projet artisanal ambitieux, avertit que les métiers de ceux-ci sont menacés de disparition si aucune initiative de préservation et de transmission n’est entreprise.

Documentaires historiques
Mais une réaction interpelle. Pourquoi les spécialistes approchés par Maroc Hebdo évoquent en premier lieu la tradition orale pour parler du patrimoine ? jointe par nos soins, Jamila Harouche, professeure d’Histoire spécialisée dans le patrimoine oral au Maroc, nous explique que la culture marocaine s’appuie beaucoup sur la tradition orale. Non seulement ‘‘la mère’’ des traditions témoigne de la coexistence de différentes communautés, mais elle permet de préserver la mémoire collective. Par quels moyens l’art oratoire peut-il contribuer à cette fin ? Pour Mme Harrouche, cette tradition constitue un moyen fondamental de transmission des expériences sociales et de communication. ‘‘Comprenant proverbes, contes et chants populaires, le patrimoine oral marocain reflète fidèlement la société qui l’a produit et constitue un héritage commun’’, analyse-t-elle.

Il est vrai qu’à l’ère de la mondialisation, le patrimoine immatériel est enclin à des manœuvres d’appropriation et de déformation. Ce son de cloche, qui est en réalité une appréhension exprimée par bon nombre de spécialistes, est justifié par un manque de documentation qui se manifeste dans plusieurs domaines notamment éducatifs. ‘‘Il est essentiel d’inclure ces aspects dans les programmes éducatifs pour sensibiliser les jeunes à leur histoire et à leur identité’’, recommande Mme Arrouche. La sensibilisation, seule, est-elle suffisante pour dynamiser un secteur qui souffre de disparités régionales ? C’est par la négative qu’elle nous répond. ‘‘La création de collaborations entre les responsables de la préservation du patrimoine et les universités pour former des experts dans ce domaine est plus que nécessaire’’, insiste-t-elle.

A ce propos, Mohamed Bourrass, professeur d’histoire contemporaine, pointe du doigt un manque de collaboration entre les professionnels et les spécialistes. Suscitant l’exemple des productions de documentaires historiques, M. Bourrass nous explique que dans ce domaine précis, plusieurs problèmes se posent. ‘‘Dans le cinéma, il y a une certaine confusion quant à l’utilisation du patrimoine immatériel, tel que les vêtements traditionnels dont se servent les acteurs pour revenir sur une période historique précise’’, fait-il remarquer. Ce qu’il qualifie de déphasage avec les pans de l’histoire mis en lumière est dû, selon lui, à l’absence d’un cadre collaboratif entre professionnels du cinéma et chercheurs. Et de conclure : ‘‘Il y a un manque de lien entre la recherche historique et académique et la création artistique’’

Par Oualid Boya

Source : maroc-hebdo.com

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